FNPSS, FONA-PVH, FRIVAO : avant de créer de nouveaux mécanismes financiers, l’État devrait d’abord rendre pleinement efficaces ceux dont il dispose déjà
Par Philippe Dephill Lipo
La solidarité nationale est une valeur profondément ancrée dans la société congolaise. Face aux guerres, aux déplacements de populations, aux catastrophes naturelles et à la pauvreté, les Congolais ont toujours su se mobiliser pour venir en aide à leurs compatriotes.
Dans un contexte où la République démocratique du Congo fait face à une crise humanitaire majeure et à une diminution des financements extérieurs, le gouvernement a décidé de réveiller et de structurer cette solidarité nationale.
L’initiative est légitime. Elle est même nécessaire.
La campagne permanente de solidarité nationale annoncée par le gouvernement doit être officiellement lancée le 25 août 2026 par le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. Elle vise notamment à mobiliser la population, les entreprises, la société civile, la diaspora et différents partenaires en faveur de millions de personnes vulnérables.
Mais précisément parce que cette initiative est importante, une question de gouvernance mérite d’être posée avant que les premiers francs ne soient collectés : pourquoi créer ou renforcer un nouveau mécanisme de collecte alors que la RDC dispose déjà d’un établissement public chargé de mobiliser et de gérer les ressources destinées à l’action sociale et humanitaire : le Fonds national de promotion et de service social (FNPSS) ?
Cette question n’est ni une opposition à la solidarité nationale ni une remise en cause de l’urgence humanitaire. C’est une question de cohérence institutionnelle, de transparence et de responsabilité publique.
Le FNPSS : une « banque sociale » déjà prévue par la loi
Le débat devrait commencer par le droit existant. Le FNPSS est régi par le Décret n° 13/007 du 23 janvier 2013. Son objet est clairement défini : appuyer l’action sociale et humanitaire du Gouvernement et servir de « banque sociale ».
Le texte lui confie notamment la mobilisation et la gestion des financements destinés à l’action sociale et humanitaire de l’État, ainsi que la contribution au relèvement social des groupes vulnérables et des personnes nécessiteuses et à leur accès aux services sociaux de base.
Il ne s’agit donc pas d’une institution créée pour une mission périphérique. À mon avis, le FNPSS est précisément conçu comme un instrument financier et technique de la politique sociale et humanitaire de l’État.
Plus encore, un dispositif réglementaire relatif au suivi de la mobilisation des ressources du FNPSS mentionne, parmi les ressources à mobiliser, les financements issus de la coopération, des organisations internationales, de la responsabilité sociale des investisseurs privés ainsi que des fonds collectés par élan de solidarité.
Dès lors, la question devient incontournable :
Si le FNPSS a déjà pour mandat de mobiliser et de gérer les financements sociaux et humanitaires, la question que je me pose est la suivante : quelle sera exactement la différence entre ce dispositif existant et la nouvelle « Caisse de Solidarité Nationale et Gestion Humanitaire des Catastrophes » annoncée dans le cadre de la campagne ?
Il me semble que le gouvernement doit répondre clairement à cette question. Pas pour être accusé, mais pour que le citoyen comprenne.
Une nouvelle caisse : pourquoi faire ?
La solidarité nationale ne doit pas devenir une succession de caisses, de comptes, de plateformes et de guichets dont les responsabilités se chevauchent.
Plusieurs structures interviennent déjà dans le champ social et humanitaire.
Le ministère définit et conduit la politique publique.
Le FNPSS constitue un instrument public de mobilisation et de gestion des ressources sociales et humanitaires.
Le FONA-PVH, quant à lui, a été créé pour contribuer spécifiquement à l’autonomisation et à l’accessibilité des personnes avec handicap. D’autres mécanismes publics interviennent dans des domaines spécifiques.
Alors, pourquoi multiplier les instruments financiers ?
Le problème de la RDC est-il réellement l’absence de caisses ou plutôt l’insuffisance de coordination, de financement, de contrôle et de résultats ? Cette distinction est fondamentale.
Car une nouvelle structure peut facilement devenir une nouvelle couche administrative. Et chaque nouvelle couche administrative signifie potentiellement : plus de procédures, plus de responsables, plus de comptes, plus de frais de fonctionnement, plus de risques de chevauchement et, surtout, plus de difficultés pour le citoyen à savoir qui est responsable de quoi.
Le ministère doit piloter
Les établissements publics doivent exécuter. Les contrôleurs doivent contrôler.
Il existe une règle élémentaire de bonne gouvernance : celui qui définit la politique ne devrait pas nécessairement être celui qui collecte, conserve, répartit et contrôle simultanément les ressources.
Le ministère des Affaires sociales a un rôle essentiel de conception, de coordination et de supervision de la politique sociale et humanitaire nationale.
Mais les établissements publics spécialisés ont précisément été créés pour transformer ces politiques en programmes et en interventions.
Le FNPSS doit donc être interrogé sur ses capacités, ses moyens et ses résultats.
Le FONA-PVH doit être renforcé pour accomplir sa mission spécifique en faveur des personnes avec handicap.
Et les mécanismes humanitaires doivent être évalués sur leurs résultats.
Avant de créer une nouvelle caisse, pourquoi ne pas commencer par auditer, renforcer et coordonner celles qui existent déjà ?
FONA-PVH : ne transformons pas le handicap en simple assistance
Cette question est particulièrement importante pour les personnes vivant avec handicap.
La RDC s’est dotée du FONA-PVH, un établissement public consacré à l’appui à l’autonomisation et à l’accessibilité des personnes avec handicap. Or, les besoins des personnes vivant avec handicap et des autres personnes vulnérables ne se limitent pas à l’assistance d’urgence.
Une personne handicapée a besoin d’un fauteuil roulant, d’une prothèse, d’un appareil auditif, d’une réadaptation fonctionnelle, d’une formation professionnelle, d’un accès à l’école, à l’emploi, aux infrastructures et au financement. Elle a besoin de devenir autonome.
Une personne atteinte d’albinisme a besoin d’une crème solaire en permanence et de consultations médicales régulières en dermatologie.
Voilà pourquoi il serait dangereux que les ressources destinées aux personnes handicapées soient systématiquement absorbées par l’urgence humanitaire générale.
L’urgence humanitaire ne doit pas tuer la politique d’autonomisation.
Si chaque campagne de solidarité doit financer simultanément les déplacés, les victimes de catastrophes, les personnes handicapées, les enfants vulnérables, les personnes âgées, les personnes atteintes d’albinisme et toutes les autres catégories sociales, il devient alors indispensable de disposer d’une clé de répartition publique, claire et vérifiable.
Sinon, les causes les plus visibles médiatiquement risquent toujours de prendre le dessus sur les vulnérabilités moins médiatisées.
Et le précédent du FRIVAO ?
La question de la gouvernance financière devient encore plus sensible lorsqu’on regarde l’expérience d’autres mécanismes publics.
Le FRIVAO, chargé notamment de la réparation et de l’indemnisation des victimes concernées par son mandat, illustre à lui seul la nécessité de disposer de procédures solides, de mécanismes d’identification rigoureux et d’une transparence permanente.
En 2026 encore, le FRIVAO poursuit notamment des consultations et travaille à renforcer ses procédures d’identification et d’indemnisation des victimes.
Il ne serait ni sérieux ni juste d’affirmer sans preuve judiciaire qu’il y aurait eu des détournements au FRIVAO.
En revanche, les difficultés, les lenteurs, les interrogations sur l’effectivité des réparations et la nécessité de renforcer les procédures doivent nous enseigner une chose : la création d’un fonds public ne garantit jamais, à elle seule, son efficacité.
Une caisse n’est pas une politique.
Un compte bancaire n’est pas une garantie de transparence.
Un établissement public n’est pas automatiquement synonyme de bonne gouvernance.
Ce qui compte, ce sont les procédures, les contrôles, les audits, les résultats et la reddition des comptes.
Le secteur privé ne doit pas devenir le guichet automatique de l’État
Les entreprises congolaises ont un rôle majeur à jouer dans la solidarité nationale.
Les sociétés minières, les banques, les télécommunications et les grandes entreprises privées contribuent déjà à de nombreux programmes sociaux.
Mais leur générosité doit être organisée.
Une entreprise ne devrait pas être confrontée à une multitude de sollicitations provenant de différentes structures publiques, parapubliques et privées, sans savoir précisément : combien donner, à qui donner, pour quel programme et avec quel mécanisme de contrôle ?
Le problème n’est donc pas la contribution des entreprises. Le problème est la lisibilité du système.
Si plusieurs structures sollicitent simultanément les mêmes entreprises, la solidarité risque de se transformer en pression permanente. L’État doit, au contraire, créer un cadre permettant aux entreprises de contribuer avec confiance.
La vraie urgence : tracer chaque franc
La RDC doit entrer dans une nouvelle culture de la solidarité.
À l’ère du Mobile Money, un don de 1 000 francs peut être envoyé en quelques secondes. Mais le citoyen doit pouvoir savoir où cet argent est allé.
Une campagne nationale de solidarité devrait donc publier régulièrement :
- les montants collectés ;
- l’identité des collecteurs habilités ;
- les comptes officiels utilisés ;
- les contributions des entreprises ;
- les dépenses engagées ;
- les bénéficiaires ;
- les provinces concernées ;
- les projets financés ;
- les résultats obtenus ;
- les audits indépendants.
Chaque franc collecté doit pouvoir être retracé.
C’est cette traçabilité qui transformera la générosité en confiance.
Pourquoi ne pas créer un véritable Guichet national de solidarité ?
Plutôt que de multiplier les caisses, la RDC pourrait réfléchir à un mécanisme national unique de coordination financière de la solidarité.
Un système dans lequel :
- le ministère fixe les orientations ;
- le FNPSS mobilise et gère les ressources selon son mandat légal ;
- le FONA-PVH reçoit et exécute les financements destinés spécifiquement aux personnes handicapées ;
- les autres structures spécialisées interviennent dans leurs domaines respectifs ;
- les entreprises et les citoyens contribuent à travers des canaux officiellement identifiés ;
- les organes d’audit contrôlent ;
- le public reçoit régulièrement les rapports.
Une telle architecture éviterait la dispersion des responsabilités.
Elle permettrait également de construire une véritable traçabilité nationale de la solidarité.
Monsieur le Président,
Les Congolais sont prêts à donner. Donnez-leur simplement la garantie que leur argent sera bien utilisé.
Le Président de la République a décidé de donner une dimension nationale et présidentielle à cette campagne.
C’est précisément pourquoi cette initiative doit être exemplaire.
Les Congolais ne sont pas contre la solidarité. Ils sont contre l’opacité.
Ils ne refusent pas de donner. Ils veulent savoir ce que devient leur contribution.
Les entreprises ne refusent pas de contribuer. Elles veulent connaître les règles.
Les personnes handicapées ne demandent pas la charité éternelle. Elles demandent des politiques qui leur permettent de devenir autonomes.
Les déplacés ont besoin d’assistance. Mais ils ont également besoin de solutions durables.
Avant une nouvelle caisse, faisons fonctionner celles qui existent
La RDC possède déjà des institutions, des fonds et des mécanismes spécialisés.
Le FNPSS existe.
Le FONA-PVH existe.
Le FRIVAO existe.
Le ministère des Affaires sociales existe.
La question n’est donc plus simplement : « Comment collecter davantage ? »
La véritable question est : « Comment utiliser mieux, contrôler davantage et produire plus de résultats avec les ressources déjà mobilisées ? »
Avant d’ouvrir un nouveau guichet financier, procédons à une évaluation publique des mécanismes existants.
Avant de solliciter davantage les entreprises, clarifions toutes leurs obligations et toutes les possibilités de contribution.
Avant de demander davantage aux citoyens, garantissons-leur une traçabilité totale.
Avant de créer une nouvelle structure, expliquons publiquement pourquoi les structures existantes ne suffisent pas.
L’État doit être l’architecte de la solidarité, pas son unique caissier
La solidarité nationale ne doit pas devenir une compétition entre institutions pour contrôler les ressources de la générosité congolaise.
Elle doit devenir une politique publique cohérente.
Le ministère doit orienter.
Le FNPSS doit jouer pleinement son rôle de banque sociale.
Le FONA-PVH doit garantir l’autonomisation des personnes avec handicap.
Les structures humanitaires doivent intervenir efficacement.
Les entreprises doivent contribuer dans un cadre clair.
Les citoyens doivent pouvoir donner en toute confiance.
Les organes de contrôle doivent vérifier.
Et l’État doit rendre compte.
Car, au fond, la question n’est pas de savoir si les Congolais sont suffisamment généreux.
Ils le sont.
La véritable question est de savoir si leurs institutions sont suffisamment organisées pour transformer cette générosité en résultats.
La RDC n’a peut-être pas besoin d’une caisse de solidarité de plus. Elle a surtout besoin d’une gouvernance de la solidarité qui fonctionne.
C’est là que commence la véritable solidarité nationale.



