L’ancien patron d’un fonds d’indemnisation des victimes congolaises comparaît devant la Cour de Cassation pour avoir présumément vidé les caisses au profit d’entreprises obscures, d’un film documentaire et d’un zoo. Enquête.
Il devait réparer les blessures de la guerre. Il se retrouve aujourd’hui dans le box des accusés. L’ancien Coordonnateur National du FRIVAO — le Fonds spécial créé pour indemniser les victimes congolaises des exactions commises par l’Ouganda en RDC — est jugé depuis le 21 avril 2026 devant la Cour de Cassation à Kinshasa. Le chef d’accusation : détournement présumé de fonds publics et violation caractérisée de la loi sur les marchés publics.
Le montant en jeu donne le vertige : 34 637 955,66 dollars américains. Soit 34,6 millions de dollars qui auraient dû aller dans les poches de femmes et d’hommes victimes de pillages, de violences et d’exploitation illégale de ressources naturelles perpétrés sur le sol congolais. Des fonds arrachés à l’Ouganda au terme d’une longue bataille juridique internationale, puis — selon les accusations — méthodiquement détournés entre 2022 et 2025.
“Paiements douteux” : quand le fonds des victimes finance un hôtel et un film
Le tableau publié par le Centre de Recherche en Finances Publiques et Développement Local (CREFDL Asbl) — l’ONG qui suit ce dossier depuis des mois — est une lecture édifiante sur ce que la corruption d’État peut produire quand elle opère à l’abri des regards.
On y trouve d’abord les gros chiffres. Congo Energy empoche 14 999 306,40 USD pour la “réhabilitation de la centrale de la Tshopo”. La SNEL, société nationale d’électricité, reçoit 9 000 000 USD le 25 août 2023 pour le réseau électrique de Kisangani. OVDA TSHOPO touche 1 750 000 USD pour un “projet de stabilisation de la paix”. Des montants considérables, des libellés rassurants — mais des procédures de passation de marchés inexistantes ou bafouées.
Puis viennent les lignes qui laissent sans voix. Cinq entreprises reçoivent des paiements que les enquêteurs du CREFDL classifient noir sur blanc comme “paiements douteux” : l’Hôtel Zambeke (1 500 000 USD), Global Assurance Services (2 000 000 USD), les Établissements Bakam (154 000 USD), Access Business Connect Group (175 648,85 USD) et Aven Travco Accès Business Group SARL (106 000,09 USD). Pour ces transactions, aucune justification opérationnelle crédible n’a été avancée.
Et puis, il y a le cas DIVO. Cette société de production a reçu 512 000 USD à titre d'”acompte pour la production d’un film documentaire”. Un film. Financé par un fonds d’indemnisation des victimes de guerre. Mais l’histoire ne s’arrête pas là : selon les documents, DIVO aurait par la suite reversé 234 000 dollars en trois tranches, les 5 février, 21 mars et 16 juin 2025 — une série de virements qui, pour les spécialistes, évoque un mécanisme classique de rétrocommissions.
Le cas ICCN : quand 767 000 dollars deviennent 4 millions
Si un seul chiffre devait résumer l’ampleur présumée du pillage, ce serait peut-être celui-là. L’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN), gestionnaire notamment du Jardin zoologique et botanique de Kisangani, avait soumis une demande de financement de 767 564 dollars. Montant jugé acceptable, dossier déposé, procédure engagée.
Sauf que le virement finalement effectué s’élève à 4 000 000 USD. Soit plus de cinq fois la somme demandée. Et ce, sans autorisation du Conseil d’Administration du FRIVAO, précise le CREFDL. Personne, semble-t-il, n’a jugé utile de s’interroger sur cet écart abyssal. Ou plutôt : ceux qui auraient dû s’interroger ont choisi de se taire.
Une organisation de la société civile tire la sonnette d’alarme depuis 2025
Le CREFDL n’a pas attendu l’ouverture du procès pour alerter les autorités. Dès le 25 septembre 2025, l’organisation publie un rapport d’enquête citoyenne détaillé sur la gestion du FRIVAO pour les exercices 2022-2024, transmis officiellement au Cabinet du Ministre de la Justice et Garde des Sceaux.
« L’action judiciaire engagée rejoint exactement les recommandations que nous avions formulées », écrit le CREFDL dans son communiqué du 23 avril 2026, avec une satisfaction teintée d’amertume. L’organisation rappelle que l’arrestation de l’ancien coordonnateur n’est intervenue que le 25 juillet 2025 — soit plusieurs mois après la remise du rapport aux autorités.
Aujourd’hui, le CREFDL ne se contente pas d’applaudir l’ouverture du procès. Il formule des exigences précises : que les investigations remontent jusqu’au 2 septembre 2022, date du tout premier encaissement des fonds par la RDC ; que tous les montants détournés vers des activités économiques privées soient confisqués et reversés au Trésor Public ; et que l’ensemble des marchés listés dans le tableau — douze au total — fassent l’objet d’un examen judiciaire rigoureux.
La Cour de Cassation au pied du mur
Ce procès est bien plus qu’une affaire individuelle. Il constitue un test grandeur nature pour l’appareil judiciaire congolais, trop souvent accusé de classer sans suite les dossiers impliquant des personnalités proches du pouvoir ou gestionnaires de fonds stratégiques.
L’enjeu est double. D’abord, financier : 34,6 millions de dollars, c’est une somme colossale dans un pays où des millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Ensuite, symbolique : les victimes des activités illicites ougandaises — celles au nom desquelles le FRIVAO a été créé — attendent toujours leur indemnisation. Pour elles, chaque dollar détourné est une blessure supplémentaire infligée par ceux qui étaient censés les protéger.



