De plus en plus visible dans les grandes villes congolaises, le phénomène des « tchiza » interroge les réalités économiques, les aspirations de la jeunesse et l’évolution des rapports sociaux.
Dans les conversations urbaines d’Afrique centrale, notamment au Gabon et au Cameroun, le terme « tchiza » désigne généralement une femme entretenant une relation sentimentale avec un homme déjà engagé dans les liens du mariage.
Longtemps considéré comme un sujet tabou ou marginal, ce phénomène semble prendre une ampleur croissante en République démocratique du Congo, particulièrement dans les grandes agglomérations comme Kinshasa, Lubumbashi, Goma ou Matadi.
À mesure que les difficultés économiques s’accentuent, les relations fondées sur l’intérêt matériel apparaissent de plus en plus visibles dans l’espace public. Pour certains observateurs, elles constituent un symptôme des profondes mutations sociales qui traversent le pays.
Entre nécessité économique et recherche de sécurité
Pour de nombreuses jeunes femmes confrontées au chômage, à la précarité ou à l’absence de perspectives professionnelles, les hommes financièrement établis représentent parfois une forme de sécurité dans un environnement marqué par l’incertitude.
« Beaucoup de filles ne cherchent pas forcément à détruire un foyer. Elles veulent simplement survivre, payer leurs études ou aider leurs familles », confie, sous couvert d’anonymat, une étudiante de Kinshasa.
Dans certains cas, ces relations permettent de financer les frais académiques, le logement, les soins médicaux ou encore les besoins quotidiens. Une réalité qui pousse certains analystes à considérer le phénomène comme une conséquence indirecte de la vulnérabilité économique d’une partie de la jeunesse.
L’influence des réseaux sociaux et du modèle de réussite
Les réseaux sociaux jouent également un rôle non négligeable dans l’évolution des mentalités. L’exposition permanente à des images de luxe, de voyages, de véhicules haut de gamme ou de modes de vie prestigieux contribue parfois à façonner les aspirations des jeunes générations.
Dans ce contexte, certaines jeunes femmes privilégient des partenaires capables de leur offrir rapidement un niveau de vie qu’elles estiment inaccessible par les voies traditionnelles.
« Nous vivons dans une société où l’on valorise davantage ce qui se voit que les sacrifices invisibles qui conduisent au succès », observe un sociologue de Kinshasa.
Cette culture de l’apparence tend à renforcer la pression sociale autour de la réussite matérielle, parfois au détriment de la patience et de la construction progressive d’un projet de vie.
Le milieu estudiantin particulièrement concerné
Les campus universitaires n’échappent pas à cette réalité. Dans certaines institutions, des étudiantes reconnaissent subir l’influence de leurs camarades ou de leur environnement social.
L’accès à certains biens de consommation, aux dernières tendances vestimentaires ou à un logement plus confortable devient parfois un facteur de comparaison et de compétition sociale.
Si certaines étudiantes rejettent catégoriquement ce modèle, d’autres y voient une opportunité temporaire destinée à financer leur parcours académique.
Une responsabilité souvent partagée
Le débat public tend souvent à concentrer les critiques sur les femmes qualifiées de « tchiza ». Pourtant, plusieurs observateurs soulignent que les hommes mariés engagés dans ces relations portent une responsabilité tout aussi importante.
« On condamne souvent la jeune femme, mais on oublie parfois que l’homme marié a lui aussi fait un choix », rappelle une spécialiste des questions familiales.
Cette différence de traitement soulève des interrogations sur les normes sociales et sur la manière dont la société attribue les responsabilités dans les relations extraconjugales.
Entre condamnation morale et compréhension sociale
Les responsables religieux, les éducateurs et les défenseurs des valeurs familiales s’inquiètent de l’impact de ce phénomène sur la stabilité des ménages et sur l’éducation des jeunes générations.
Pour eux, la banalisation des relations extraconjugales risque d’affaiblir davantage l’institution familiale, déjà confrontée à de nombreuses difficultés.
À l’inverse, certains chercheurs estiment qu’une approche uniquement morale ne permet pas de comprendre les causes profondes du phénomène. Selon eux, les difficultés économiques, le manque d’opportunités professionnelles et l’absence de perspectives pour de nombreux jeunes constituent des facteurs essentiels à prendre en compte.
Quelles pistes de solution ?
Face à cette réalité complexe, plusieurs spécialistes recommandent une approche globale reposant sur :
- la création d’emplois pour les jeunes ;
- le renforcement de l’entrepreneuriat féminin ;
- l’amélioration de l’accès aux bourses d’études ;
- l’éducation financière et affective des adolescents ;
- la promotion des valeurs de responsabilité et de fidélité ;
- l’accompagnement psychologique et social des jeunes confrontés à la précarité.
Une société face à ses contradictions
Le phénomène des « tchiza » dépasse largement le cadre des relations sentimentales. Il constitue un révélateur des défis économiques, culturels et moraux auxquels la société congolaise est confrontée.
Entre aspirations légitimes à une vie meilleure, difficultés de survie quotidienne et préservation des valeurs familiales, la question demeure complexe et mérite d’être abordée avec lucidité plutôt qu’avec de simples jugements.
Car derrière chaque « tchiza » se cache souvent une histoire différente : celle d’une jeune femme en quête d’avenir, d’un homme en quête de satisfaction personnelle, d’une famille fragilisée ou encore d’une société qui cherche son équilibre entre modernité et traditions.
Philippe Dephill Lipo



