Le groupe minier kazakh a saisi l’auditorat militaire, alors que le Conseil national de sécurité a orienté ses investigations vers des hauts gradés. La Garde républicaine et son chef se retrouvent dans le viseur, tout comme l’inspecteur général des forces armées.
Le nouvel inspecteur général des mines, Raphaël Kabengele, prépare un déplacement dans les provinces de l’ex-Katanga, où il doit se rendre dans les prochains jours. Pour ce proche du président Félix Tshisekedi, qui l’a nommé à ce poste en janvier, l’une des missions est de poursuivre l’assainissement du secteur minier et de lutter contre la fraude.
Avant d’entamer cette tournée, Raphaël Kabengele vient de dépêcher à Lubumbashi, la capitale du Haut-Katanga, son adjoint, Jean-Paul Kilembe. À Kinshasa, l’inspecteur général des mines s’est entretenu avec le chef de l’État d’un dossier sensible et désormais prioritaire pour la présidence : l’exploitation illégale à une échelle quasi industrielle toujours en cours sur les mines de cuivre et de cobalt de Boss Mining, Comide et Swanmines, filiales du minier Eurasian Resources Group (ERG), lui-même détenu à 40 % par l’État du Kazakhstan. Les réseaux à l’œuvre dans cette activité illicite, causant des pertes considérables pour le Trésor public et pour le mastodonte minier, qui les estime à près de 2 milliards de dollars par an, sont particulièrement structurés. Ils s’appuient sur des opérateurs chinois disposant d’usines de traitement des minerais et bénéficient de protections au plus haut niveau du pouvoir.
Au point d’avoir éveillé des soupçons d’enquêteurs privés d’ERG sur l’implication présumée de membres de la famille et du premier cercle du chef de l’État, comme l’a révélé Africa Intelligence (AI du 06/10/25). Ce qui a provoqué l’ire du président Tshisekedi, embarrassé par cette situation dont il a discuté avec son homologue kazakh, Kassym-Jomart Tokaïev, en septembre 2025. Il a depuis sermonné certains de ses frères et parents suspectés de participer à cette exploitation illégale et leur a ordonné de cesser sur-le-champ, voire de se mettre à aider ERG à reprendre le contrôle de ses concessions.
“Faire le ménage”
Le 31 octobre 2025, l’un de ses frères, l’homme d’affaires Thierry Tshisekedi, s’était ainsi rendu sur place avec une équipe dépêchée par le Conseil national de sécurité (CNS) et des représentants d’ERG. Mais la délégation n’avait pas pu pénétrer dans la concession, empêchée par les éléments de la Garde républicaine (GR), détournés de leur mission et privatisés pour sécuriser l’exploitation illégale. Désormais, certains hauts gradés se trouvent dans le viseur du CNS et du nouvel inspecteur général des mines chargé par le chef de l’État de “faire le ménage” dans les concessions d’ERG.
En cette fin de mois de mars, dans la capitale congolaise, Raphaël Kabengele a discuté de cette situation avec le général-major Martin Malubuni, chef de la Maison militaire du chef de l’État, qui a, dans la foulée, ordonné à tous les éléments des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) présents dans des sites miniers de les évacuer. De son côté, le chef d’état-major des armées, le lieutenant-général Jules Banza Mwilambwe, vient de se rendre dans l’ex-Katanga.
L’inspecteur général des mines a aussi tenu à s’entretenir avec le général-major Ephraïm Kabi Kiriza, commandant de la GR. Ce dernier est suspecté de jouer un rôle clé dans ce pillage organisé, notamment à travers son avocat personnel et argentier présumé, Honoré Alingi. Il est aussi accusé de tirer profit, à titre privé, de l’exploitation de sites sur la concession de Swanmines, où ses éléments sont actifs en lien étroit avec des trafiquants chinois et la Coopérative minière pour le bien-être des exploitants artisanaux du Katanga (Comibakat), prétendument contrôlée par la gouverneure du Lualaba, Fifi Masuka Saini, elle-même soupçonnée d’être l’une des coryphées de ce trafic.
Enfin, le nom d’un autre général revient fréquemment dans les fichiers d’enquête du CNS : Gabriel Amisi Kumba, alias “Tango Four”. Bien que ciblé par des sanctions américaines pour une série de violations de droits de l’homme, cet ancien chef d’état-major adjoint des FARDC chargé des opérations et du renseignement (2018-2020) occupe toujours une place centrale dans le dispositif militaire. En tant qu’inspecteur général de l’armée congolaise, il bénéficie d’une capacité d’action dans les mines du Lualaba et du Haut-Katanga. Il est suspecté, entre autres, par le CNS de superviser des circuits d’exploitation sur des sites de Boss Mining par le biais de son fils, Trésor Amisi, et de son neveu, Bonté Amisi, pasteur de renom à Lubumbashi et orchestrateur présumé de réseaux miniers illicites. Ce dont il se défend.
Plainte d’ERG
Fin janvier, ERG a émis, par l’intermédiaire du cabinet d’avocats kinois M.M & Associates, une plainte adressée à l’auditorat général des FARDC, dirigé par le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, également transmise au chef de l’État et à la première ministre Judith Siminwa Tuluka ainsi qu’à l’inspecteur général des mines. Dans ce document consulté par Africa Intelligence, le groupe minier dénonce l’occupation et l’exploitation de ses concessions supervisées ces derniers mois par des éléments armés de la Police nationale congolaise (PNC) ainsi que par des membres des FARDC, “spécialement son unité de la Garde républicaine”.
La plainte cite nommément des personnes et des entités mobilisées dans cette activité illicite, telles que la Comibakat, qui bénéficierait de la protection du commandement de la 22e région militaire des FARDC et d’une quarantaine de soldats d’élite de la GR, complétés par des éléments de la PNC pour s’affairer sur les sites de Boss Mining, Swanmines et Comide. Ces services de sécurité sont également pointés pour leur collaboration avec d’autres opérateurs illégaux congolais et étrangers.
Le groupe minier et sa division Afrique, ERG Africa, dirigée par Davron Vakhabov, lui-même épaulé sur le plan opérationnel par Alan Lathwood, le directeur des opérations de Comide, ont sollicité auprès de l’auditorat militaire l’ouverture d’enquêtes judiciaires et disciplinaires, l’identification et la poursuite de tous les éléments des FARDC impliqués, ainsi que la sécurisation légale des concessions. Sans succès pour l’instant.
A.I.



