Chargement...

globalnewsrdc

Screenshot

La guerre d’Iran illustre et confirme une théorie émise il y a près de quarante ans, apprise lorsque j’étais étudiante et prolongée jusqu’ici dans mes enseignements : « le manque à connaître ». Noël Mamère, journaliste à Antenne 2 et homme politique écologiste, a publié en 1988 un livre-enquête montrant et démontrant que les médias nourrissent moins les cerveaux du public qu’ils ne les privent et les sèvrent.

Pour rédiger son ouvrage, La dictature de l’audimat, Mamère a approché le beau monde. Présentateurs vedettes de la télévision : Anne Sinclair et Bruno Masure. Scientifiques : Jean‑Louis Missika, Alain Touraine et Roland Cayrol. Directeurs de chaînes : Jacques Antoine et Pierre Desgraupes. Directeurs de programmes : Marie‑France Brière et Dominique Cantien. Correspondants anglophones : Pierre Salinger et Edward Behr. Producteurs : Marc Gurnaud et Michel Drucker. Même le célèbre sondeur d’opinion : Michel Souchon.

Tous ont présenté la « culture cathodique » avec des synonymes peu élogieux : « télé-mépris », « télé-mensonge » ou « média-mensonge ». Version simplifiée de cette théorie : la télévision est l’instrument par lequel se recyclent ces faiseurs d’opinion qui se sont octroyé l’autorisation de « mentir par omission ».

Ainsi, la balistique déployée au Moyen‑Orient depuis le 28 février est décrite avec grande précision, à l’instar des maquettes des salons marketing : les missiles américains Patriot, iraniens Fattah 2, israéliens Jéricho 2, etc. Pourtant, les identités des victimes fauchées par ces outils de mort disparaissent derrière des chiffres abstraits : 9 dans un bunker-synagogue israélien, 7 sur les bases US dans les pays du Golfe, 532 au sud-Liban, 6 dans le bureau résidentiel d’Ali Khamenei. Où ont-ils été pleurés et ensevelis ? Quels sont les cimetières construits ou agrandis pour accueillir leurs dépouilles ? Combien de veufs et d’orphelins ont-ils laissés comme candidats aux très prochains bombardements ?

Récits médiatiques biaisés

La rhétorique médiatique se veut apparemment innocente. Mais, avec un froid cynisme, elle dissimule une hiérarchie des valeurs qui refuse de se dévoiler. Le débat se prolonge sur les plateaux de télévision au sujet des jours de guerre à venir, jamais sur les boulangeries à reconstruire, les écoles et les hôpitaux à réinventer. Noël Mamère avait déjà révélé son amertume : « telle est la télé ». C’est « la loi du fric et de l’audience ».

Les bombes sur l’Iran réveillent les sentiments les plus grégaires de l’être humain : juifs contre arabes, sionistes contre islamistes, carême contre ramadan, et tutti quanti. Les médias s’en alimentent à cœur joie.

Les journalistes agissent ainsi comme des timoniers de conscience, à l’identique des dictateurs politiciens qu’ils pourfendent à longueur de journée. Lorsque ces derniers se donnent à voir sur les écrans, ici coupant les rubans symboliques et là posant les premières pierres, les médiacrates, eux, offrent au public l’illusion de s’effacer, préférant faire voir les exploits des autres, uniquement.

Cette générosité est fausse. Exemple : la guerre d’Iran a donné à un youtubeur islamiste, Deen WithDaoud, l’opportunité de ramasser à peu de frais des vidéos éparpillées d’amateurs. Il réussit ainsi à construire un récit filmique sur ce que les diffuseurs classiques peinent à montrer, ceinturés par une censure impitoyable. Il est ainsi arrivé à semer le doute sur des chaînes illustres, dites mainstream, telles l’américaine CNN et l’arabe Al Jazeera.

La quasi-rébellion des médias n’est donc pas une fiction. La censure s’y frotte et s’y pique. Illustration : même en Israël, pays maître du renseignement, la radio de l’armée, « Galei Tsahal », a été menacée de fermeture par le gouvernement de Benjamin Netanyahou. Elle a été jugée comme n’étant pas exactement « le porte-parole » ni « l’oreille » des soldats. Il a été reproché à ce média, pourtant ayant vu passer bien des guerres depuis 1950, un grief surprenant : « une sélection préméditée et partiale » des informations.

En fait, ce sont les médias qui choisissent les angles de vue. Ils parviennent à créer des stars du savoir et des guides de lignes de pensée. Échantillon : la guerre d’Iran a remis sous les projecteurs de l’actualité un colonel retraité de l’US Army, Douglas Macgregor. Il était déjà connu comme consultant privilégié des médias, au sein de la chaîne câblée de New York, Fox News. Mais, à regarder de plus près, l’on constate que l’officier a été récemment un conseiller influent de l’armée israélienne. Il est également cet homme que le président Donald Trump a proposé à plusieurs nominations, souvent sans succès, à des postes dans les services de sécurité des États‑Unis. Et lorsque cet expert affirme qu’Israël a débuté cette guerre sans prévenir les États-Unis, son propos n’est pas pris pour argent comptant.

Comme pour toutes les autres guerres qui ont précédé, celle de l’Iran est une pièce de théâtre télévisée écrite d’avance. Les lieux pouvant recevoir les reporters sont négociés auprès des belligérants. Les comptes X à surveiller comme sources authentifiées d’information sont répertoriés avec soin. La présélection des invités est censurée avec minutie au regard des lignes éditoriales.

Et, somme toute, les silences les plus significatifs sont créés par différents nuages de victoires ressassées, reformulées ou répétées en boucle dans des émissions faussement diversifiées. Ainsi, derrière un fait médiatique réputé être exclusif ou urgent, se cachent maintes autres réalités.

La guerre se déroule certes en Iran, mais dans la réalité elle est déjà une guerre mondiale. En fait, ce ne sont que les médias qui s’abstiennent d’évoquer clairement les rôles, bien réels mais joués en coulisses, par les Russes, les Chinois, les Européens et même les Africains.

Les Congolais et les Rwandais ne se rendent plus à Doha. Mais ils observent tous avec pleine attention les missiles qui s’abattent sur le territoire du Qatar. Que va devenir le médiateur qatari demain et après-demain ? Les médias se taisent, parce qu’ils veulent que le public soit contaminé par leur silence.

Omission coupable !
MMM

Please follow and like us:
Pin Share